L’Institut Diderot, école d’informatique et des métiers d’art, s’inscrit dans la tradition pédagogique laïque, originale et novatrice initiée par la ville de Bruxelles au XIXe siècle. Il est né du regroupement de plusieurs sections générales, techniques et professionnelles de l’enseignement secondaire.

L’École Normale Emile André

Ses origines remontent à 1878 lorsqu’une association privée soucieuse de développer l’instruction et l’éducation des femmes crée la première école normale d’institutrices pour filles à Bruxelles : le but est de donner aux futures enseignantes une formation théorique et pédagogique solide en dehors de tout caractère confessionnel. Tributaire des décisions arrêtées dans le contexte de “guerre scolaire” par les gouvernements libéraux et catholiques qui s’affrontent sur la laïcisation de l’enseignement officiel, l’école normale est, dans un premier temps “adoptée” par la ville de Bruxelles puis, après être passée brièvement sous statut de l’Etat, reprise définitivement par elle en 1884. En cette fin de siècle, les autorités libérales bruxelloises défendent l’idée que l’amélioration des conditions de vie des classes laborieuses passe par un enseignement laïc de qualité. Le sérieux et la rigueur des disciplines enseignées ne s’entendent qu’associés aux méthodes actives les plus modernes : cours de biologie, de sciences naturelles, travaux pratiques de laboratoire, exercices d’astronomie, leçons de choses, cours de musique, excursions et voyages, conférences, langue flamande, cours de logopédie, éducation physique, cours de natation obligatoire dès 1893, sont au programme de l’école normale.
Tout au long de son histoire, elle veille à former des enseignantes à “l’esprit libre et ouvert pour résister aux slogans et à la propagande” parmi lesquelles quelques pionnières poursuivent brillamment des études universitaires. Dans l’entre-deux-guerres, à l’initiative de l’échevin Robert Catteau, les langues anciennes sont introduites dans le cursus, préfigurant une refonte des études normales par l’intégration des humanités. Plus récemment une section secondaire générale en informatique a élargi l’éventail des options proposées à l’Institut Diderot.

S’il fut pionnier en de nombreux domaines, le bâtiment est aussi, par son architecture, le témoin privilégié de l’histoire des institutions pédagogiques. Fonctionnelle, symbole de modernité, expression d’une laïcité progressiste, la conception architecturale est remarquable.
Lorsqu’en 1900, quelques années après sa création, l’école d’institutrices doit quitter les locaux vétustes et inadaptés qu’elle occupait dans un ancien couvent de la rue des Visitandines, la ville confie à l’architecte Henri Jacobs la tâche de réaliser les plans d’un tout nouveau bâtiment qui regrouperait l’école normale pour institutrices, une école d’application, un jardin d’enfants et une école ménagère. Le projet est d’autant plus ambitieux que le site impose de sérieuses contraintes en matière d’espace ; le terrain est situé en intérieur d’îlot, dans le quartier populaire des Marolles, entre les rues Haute et Blaes, avec entrée rue des Capucins.

Henri Jacobs (1864-1935) est un spécialiste des constructions scolaires à Bruxelles, auteur de plus d’une quinzaine d’écoles, connu surtout pour la réalisation du complexe scolaire Josaphat et de logements sociaux à Schaerbeek. Son travail participe de la tradition libérale et progressiste de la toute fin du XIXe siècle.
Avec intelligence, sensibilité et élégance, il arrive à concilier ses propres audaces et ambitions architecturales avec les contraintes administratives, les projets de réaménagement des voiries du quartier, les impératifs techniques liés à la configuration particulière du terrain, un budget serré et les normes très strictes du programme des constructions scolaires en vigueur à Bruxelles depuis 1879. Il en résulte un dispositif architectural, certes codé, mais appliqué avec une grande maîtrise à l’agencement de l’espace.
La façade, étroite et relativement austère, tranche par sa sobriété avec les dispositifs décoratifs une fois le vestibule franchi. À l’origine elle était précédée d’un jardinet fermé par une grille en fer forgé qui plaçait l’école en retrait par rapport à l’alignement de la rue des Capucins.

L’élargissement de la voirie et l’adjonction d’une extension construite dans les années ’60 ont supprimé les maisons d’artisans mitoyennes et ont banalisé l’entrée.

Derrière cette façade étroite, Jacobs a conçu un préau parallèle à la rue, d’inspiration panoptique au premier étage duquel se situe en légère surélévation le bureau de la direction permettant une surveillance générale de toute l’école car, ne l’oublions pas, si l’école est un puissant vecteur de progrès social elle est aussi lieu de contrôle. Le long mur aveugle, percé actuellement d’un escalier en béton qui permet de rejoindre l’extension s’explique par le fait que l’école était adossée aux propriétés de la rue des Capucins. Les grandes fenêtres qui lui font face ouvrent l’espace et donnent accès à une cour couverte d’une remarquable marquise. Le préau occupe deux niveaux ; Jacobs a ainsi tiré parti esthétiquement de la perspective des balustrades de la galerie du premier étage et de l’escalier principal, de la décoration du plafond rythmé de voussettes, des supports en fer largement mis en évidence et des magnifiques sgrafittes de Privat Livemont qui illustrent les matières enseignées, symbolisent la curiosité et l’éveil intellectuels et rappellent les principaux emblèmes de la ville de Bruxelles.

Perpendiculaires au préau, trois ailes s’ordonnent au détour de dégagements et longs couloirs en application des prescrits pédagogiques et hygiénistes de l’époque et en réponse aux préoccupations sociales, intellectuelles et culturelles des édiles communaux : des salles de cours standardisées, une bibliothèque populaire en même temps que scolaire ( aujourd’hui salle des professeurs ), des laboratoires d’expérimentation et des terrasses d’observation ( aujourd’hui disparues ), de grandes fenêtres à guillotine et des cours anglaises pour apporter un maximum d’air et de lumière, un vaste gymnase, des douches ( Henri Jacobs avait projeté une piscine ), un mobilier scolaire spécialement dessiné par l’architecte ( aujourd’hui inexistant ), tout doit donner aux élèves “le goût du beau allié à celui du bien”. Pour cette raison Henri Jacobs apporte aussi un soin tout particulier à la qualité de matériaux durables qu’il agence de manière fort harmonieuse jouant sur la polychromie des briques, les arabesques des ferronneries et des garde-corps, les détails de finition, les luminaires, dans l’esprit Art nouveau.

À la rentrée 1910, plus de six cents élèves et une quarantaine de membres du personnel prennent possession des nouveaux locaux de cette école normale d’institutrices très réputée.
C’est en 1914, que l’école normale reçut le nom d’Emile André, du nom de l’échevin de l’instruction publique de l’époque.

A ce jour, plusieurs parties du bâtiment sont inscrites sur la liste de sauvegarde du Patrimoine et l’édifice impressionne toujours.

Pour en savoir plus :
Liliane Viré, Architecture scolaire à Bruxelles. Henri Jacobs et l’école de la rue des Capucins 1910 – 2010.
Photographies Jean-Marie Winand, Bruxelles, 2010, 80p.